2Nicole V. Champeau / Henriette Éthier/ Michel Ouellette

 Poèmes de la Cité Redux

Légères… intimes… profondes

 

Elles vont   tournent   reviennent 

Leurs voix me hantent

L’enfance de mort en mort successives    

        

Sous leurs mains transparentes 

Elles ont vu courir le cerf 

 

Pourquoi reviennent-elles ainsi ces ombres fuyantes?

Auraient-elles souhaité une autre odyssée?

De qui    de quoi s’éloignent-elles?

Où ont-elles hiverné?

Feuilles de chair tombées de l’arbre 

Archives d’amours    

    en départs perpétuels

Quand ils ne dépendent pas de soi

 

***

 

Et que veut-elle de moi la Maison de la musique?

Je porte ses récits 

   un cœur énorme sous les doigts

   et jusqu’au parc Strathcona 

      le mystère intime

 

Les mûrs s’ouvrent

    sonate survolant la Côte-de-Sable

       grande traversée

Le Steinway s’égare

    piano noir pour lequel on aurait vendu son âme

C’est par les doigts que tout a commencé

    largo inachevé 

On a volé le soleil

Transcrit l’éternité dans la détresse des murs

Le poids du cœur celui d’une plume

 

L’oreille s’arrimait au long cours

Et au plus profond de la fosse

Au-dedans de soi

Le passé avançait

 

Quelques épaves     des îles de pierre    le vent

    … les ruines …quelques débris

   timides    à main levée

Payée de grandes espérances

 

Se sont battues jusqu’à n’en plus mériter la victoire

 

***

 

Ombres errantes

Avez-vous souvenir de ce parc bâti sur les marécages de la Rideau

L’ancien champ de tir

La Côte-de-Sable rajeunie par ses étudiants? 

Et, d’un pavillon Simard, les catacombes de livres?

Avez-vous croisé Rodrigue Lemay 

      la galerie d’une autre époque?

Aviez-vous manifesté contre la guerre du Vietnam?

       l’invasion de la Tchécoslovaquie? 

Auriez-vous par hasard rencontré ce chef d’état consultant ses oracles… 

       sa boule de cristal à l’ombre du Parlement

Parmi vos souvenirs, y aurait-il le bourdon d’un Sacré-Cœur qui se cabre dans le feu?

Les anges de la chapelle Rideau lorsqu’ils étaient encore vrais?

***

 

Ombres navrantes

Dernier spasme où le temps n’a plus d’emprise

Êtes-vous allés trop loin?

Ou trop vite?

Faisant d’une faute noble une œuvre en soi

 

L’or dispersé par le chemin le plus court

 

***

 

Phalanges premières

   jardins   outils    jours animés

   de livres   de papier à musique    de routes

       de gammes tout entières

         vitrail d’un piano noir

 

La musique était entre nous

En autant de mondes parallèles

 

 

***

 

Quatre heures

Dans la mèche d’une rose les peines s’apaisent

 

On joue seul… 

Une prière à la fois… 

 

Sommes des Aladin traversés de blessures

Une œuvre de grâce sans doute

 

***

 

Ombres émouvantes

Dites-moi: habitez-vous votre mort?

Êtes-vous libres enfin

Vous qui n’êtes plus suivis à la trace 

Ni accessible au bout d’un clic?

 

Puis-je encore vous donner rendez-vous

Là où vous aurez laissé des traces de pas sur la Rideau

Serez-vous à la recherche d’un nom, d’une rue, d’une maison?

 

Je vous appellerai, un jet d’eau au bord des lèvres

      de ces angelots protégeant la fontaine Strathcona

Je jouerai de Granados, la jeune fille et le rossignol

De Schubert, la jeune fille et la mort

Et pour celle au bois dormant, la jeune fille, portable à la main

 

***

 

Que deviendra la Maison de la musique

Quand ma ville perdra le Nord?

Quand le Château Laurier n’enchantera plus de ses tourelles

         les trésors de sable?

 

La vie sera-t-elle meilleure

Derrière un coffret de béton ou d’acier?

 

***

J’aurai des papillons pleins la gorge

Amoureuse sous l’eau

L’ange m’indiquera la voie

Les mêmes rivières

Les mêmes sources

Les mêmes routes migratoires

 

Le même désir 

Les mêmes pages tournées

    rejouées

Un hymne pour toutes les âmes inconsolables

 

Nos mains derrière le masque

Et nos os se mélangeront

La rue ne sera pas morte

 

 

Nicole V. Champeau

Henriette Éthier, 1/3 — Ombres fuyantes et archives d’amour, photos, 2019.

 

 

 

Henriette Éthier, 2/3 — Dernier spasme où le temps n’a plus d’emprise, photos, 2019.
Henriette Éthier, 3/3 — L’éternité dans la détresse des murs, photos, 2019.

Marcher dans sa bouche

Il était une fois un homme qui marchait dans sa bouche
Des kilomètres de mots et de phrases
Des pas perdus sur la langue
Il avait une église dans le ventre
Une vieille cathédrale abandonnée
Qui avait brûlé dans son enfance
Tisons consumés
Il ne reste plus que des cendres et des ruines
Poutres noircies
Vitraux éclatés
Son enfance brûlée au second degré
Mauvaise interprétation
Fréquence inaudible
Ça ne parle plus
Il n’entend plus les alléluias
Que des glorias obscurcis
Suie détrempée sur les lèvres
Il crache des psaumes noircis
Pourtant dans ses oreilles s’élèvent des voix cristallines
Transportées au-delà des pinacles invisibles
Une ombre fine

Décombres gravats restes
Reste reste reste
Je te dis de rester avec moi en moi pour moi
Fais-le pour moi
Je ne veux pas que tu me quittes
Mes doigts s’effritent
Mes mains se désagrègent
Je me décompose brutalement
Mon cœur palpite se précipite vers toi
Qui n’est plus là
Reviens reviens reviens
Dans le fouillis de branches de bras d’arbres tombés
Dans l’entrelacs je te vois
Flamme forme forme de flamme blême
Lueur qui danse qui ondule
Ta présence prégnante éblouissante
Je tends des bras avides qui
Qui ne te trouvent pas
Noirceur soudaine trépas
Je tombe m’effondre m’enfonce
À genoux dans les ruines
À mains nues
Je dégage les décombres de nous
Ensevelis sous les gravats
Une ombre fine
Un nous dénoué
Toi toute nue luminescente
Moi mourant dans les dégâts de notre vie à deux

Il était une fois un homme qui marchait dans sa bouche
Des kilomètres de mots et de phrases
Des pas perdus sur la langue
Il bâtissait des cathédrales irréelles
Envoûtantes constructions imaginaires
Pour résister au temps qui passe
À la solitude de sa vie
À la chute des graves
Des fenêtres sur l’éternité s’ouvrent
Il s’emmure dans un murmure
Fredonne une erre d’aller
Trois petits tours et et et
La friche humaine reverdit lentement
Tapis de mousse tendre
Une ombre fine
Ses pieds se mettent à chanter

Michel Ouellette

The Artists

Nicole Champeau was born in Cornwall. In the late sixties, she left her native city and Ottawa became her adopted city. Here, she discovered the Maison de la musique (the House of Music) and a favorite place where libraries, archives and resource centres abound. She is the author of a drama, as well as of several volumes of poetry and essays, including Pointe Maligne. L’infiniment oubliée (Point Maligne. The Infinitely Forgotten), Governor General’s Award 2009, Non-fiction, Émile Ollivier Award, 2010.

(photo by: Thomas Champeau)

The visual artist Henriette Éthier emerged during the cultural blossoming of French Ontario at the start of the seventies. She lives in Ottawa where she has an active practice in painting, photography, numeric prints and mixed media. She is a member of Bravo-est, the GNO, Voix Visuelle, as well as an affiliated member of AAOF. She holds a Master’s degree in Education and a Baccalaureate in visual arts from the University of Ottawa. Between thinking and speaking, there is all the turbulence of words, colours, forms and textures which merge to create an artwork. For Éthier, visual art is a form of radical poetry which is inseparable from the literature of its time.

Originally from Smooth Rock Falls, in Northern Ontario, Michel Ouellette writes plays, novels, poetry and children’s books. He lived in Ottawa in the 1980s. Today, he lives near the city which has become, for him, an important place to work and to meet. 

(photo by: Sylvain Sabatié)