9Michèle Matteau / Gilles Lacombe / Éric Charlebois

 Poèmes de la Cité Redux

Fantômes sonores

 

Des fantômes me suivent        me poursuivent
je les devine dans l’ombre sonore d’un lointain passé

La voix d’un Français à la recherche d’un passage utopique
les ahans de sa peur contenue
Entre deux portages il glisse sur le flanc bleu de la Grande rivière
Ses alliés le guident                l’entrainent dans leur univers
Là où il pourra abreuver sa curiosité

J’entends des cris d’ouvriers
pioches et pelles à la main        pieds nus ils creusent
ils arrachent un canal                à la boue et à la pierre
dans le fracas de la poudre qui explose
La fatigue de leurs muscles s’attaque à leur corps tout entier
la malaria rode dans la moiteur des marécages
leurs rangs s’étiolent        s’éclaircissent
les écluses se referment sur leurs morts

Le campement est devenu village
Le village        un bourg
Les anciens ouvriers se sont fait coupeurs de bois
les anciens voyageurs se sont fait cageurs
enchainés à leurs billots        ils dansent sur la Grande rivière

Je perçois les rumeurs de la nuit
les chansons des pubs et des tavernes
la haine qui insulte et frappe dans les rues assoupies
Un géant mythique se bat sur le pont de la Chaudière
il faut savoir se frayer un chemin à la dure
pour pouvoir travailler        survivre

De jeunes femmes courageuses        exaltées
ont bravé la Grande rivière                 la pauvreté et la violence
Élizabeth        Éléonore        Mary       et les autres
se penchent jour après jour sur la misère et l’ignorance

Le bourg devient capitale                un pays s’invente
Face à la Grande rivière
la colline aux baraques se couronne d’édifices de pierre
l’avenir se sculpte

Dans la nuit d’avril                d’étranges pas se tressent
Ceux lourds d’un parlementaire qui rentre chez lui
Ceux fuyants à peine perceptibles        de celui qui le guette
Un coup de feu                un corps s’effondre                le tireur s’esquive…

Il est venu de la rivière Rouge
le Métis qui imagine un pays pour les siens
Son rêve ne fait pas l’unanimité dans les couloirs de marbre
dûment élu        l’homme est chassé du Parlement
Il doit fuir          loin longtemps        comme un voleur

La vie soudain se dérègle à cause d’un règlement
Il faut défendre la parole en français
passer des nuits blanches à s’opposer pour voir refleurir les mots menacés
désobéir pour gagner le droit d’exister

Le Parlement s’embrasse dans la nuit glaciale
des explosions font écho à la guerre qui sévit de l’autre côté du monde
l’horloge hurle les heures jusqu’au mutisme de sa cloche
Des décombres fumants          seule subsiste
l’abside de la bibliothèque     mémoire des mots qui résistent

Le temps glisse devant la Grande rivière
Le hennissement des chevaux                le vacarme des trains
ont cédé leurs voix aux klaxons des automobiles
les méandres des chemins de campagne ont fait place aux autoroutes rectilignes

Tout semble avoir changé… pourtant…

D’autres ombres me hantent me suivent et me poursuivent
des spectres allumeurs de haine
des fantômes sapeurs d’avenir
leurs crépitements chimériques s’entortillent
dans le brouillard encore tiède d’un passé récent

Devant le cénotaphe                                des tirs percent le silence
d’un matin comme les autres
cris d’effroi        ordres crachés           claquements de pas
sur la colline sifflent les balles de la folie destructrice

Ils veillent les ogres avaleurs de promesses
Chaque fois que l’on croit avoir gagné le droit d’être soi
ils reviennent à la charge
Les acquis se fragilisent                        il faut répondre par des SOS
poursuivre l’incessant combat de la vigilance

Résister pour survivre                              encore et encore
Cracher les mots qui résistent              encore et encore
mordre dans les phrases qui permettent de respirer
pour conserver le droit d’être soi

 

 

Michèle Matteau

Gilles Lacombe, Des fantômes me suivent, mixed media on Fabriano paper, 16” x 20”, 2019.

 

Fanthommes

T’en adviens-tu ?
C’était l’époque pré-informatique
l’époque où nous faisions nos devoirs sur Atari
ou à la dactylo
avec du liquide correcteur à base de salive
parce que nous nous trompions souvent
à chaque rêve, quoi
parce que les erreurs étaient nombreuses
à glisser entre nos doigts

T’en adviens-tu ?
Nous avions accepté que nous ne serions pas des athlètes professionnels
trop petits, pas tout à fait assez forts, pas tout à fait assez d’endurance
trop de technique, pas assez de talent brut,
trop de raffinement, pas assez de finesse
Nous nous étions donc inscrits à l’université
pour assister à nos cours, effectuer nos lectures et rendre nos travaux
pour devenir des cognitocrates
Le savoir-faire viendrait bien assez vite, nous convainquions-nous
à force de nous corriger
On apprend de nos terreurs

T’en adviens-tu ?
Tu étudiais la mort biologique, j’étudiais la mort idéologique
Tu me parlais sans cesse des fantômes du Forum
Je te parlais de mes fantômes en papier
des cadavres bien reliés en somme
Nous avions toute la vie devant nous
du moins le croyions-nous
Nous étions trop pauvres ou trop avares pour manger des fruits et des légumes
Tu ne ratais pas un match du Canadien à la télé
pas une chance de crier ton délire
de me rappeler que les Sénateurs étaient l’équipe de Kanata
non pas la nôtre dans la Côte-de-Sable
que nous arpentions comme
un échiquier
modestes écuyers que nous étions
La vie était un sac de popcorn au micro-ondes

T’en adviens-tu ?
Nous nous parlions de nos ambitions professionnelles
de nos rêves de vraie vie après avoir atteint l’âge de raison
là où l’on avait compris que les jocks straps resteraient dans le vestiaire de la ligue de garage
qu’il n’y pas de code éthique entre meilleurs chums pour parler de filles
qu’Ottawa était notre laboratoire
que nous allions devoir nous séparer un jour pour fonder une famille
si une femme allait bien vouloir de nous
que nous étions des bornes fontaines enflammées
des resurfaceuses à gazon
et des tondeuses à glace
qu’il ne fallait pas abuser de la fermentation du monde
que la nature était aussi vénéneuse

T’en adviens-tu ?
Nous parlions de choses viscérales
de statistiques de bulletins et de reportages sportifs
d’examens de dissertations et de choix multiples
toutes ces réponses aucune de ces questions
Nous désacralisions les défunts et tabouisions nos illusions
de petits gars de la campagne
arrivés en ville comme des guimauves dans une pinball
à jouer au poker sans bluffer
parce que les cartes nous souriaient comme si elles nous avaient trouvés trop cutes
à être des étudiants modèles
réduits

L’avenir était trop grand pour nous
L’avenir était trop loin pour nous
L’avenir était trop pour nous
Tu portais ta robe de chambre par-dessus tes jeans
Abrasivité et statique
dans une ville autrement trop lisse et sur un parquet souvent trop glissant
J’étais en boxers comme un superhéros
filigrane de toi en guise de cape
Des bannières de championnat de la coupe aux lèvres étaient accrochées
à nos cils

T’en adviens-tu ?
Nous devions nous diviser pour mieux nous retrouver
ailleurs à Ottawa dans un quartier que nous allions tisser entre la biologie et les arts
entre les analyses sportives et les parties de squash
Si nous avions su que tout allait prendre fin après la deuxième période, le troisième quart et le deuxième retrait,
nous aurions plutôt joué une ronde de golf interminable sur tous les terres-pleins d’Ottawa
avant la Grande Aspiration

T’en adviens-tu, mon ventôme
ciel-trotter ?

Éric Charlebois

 

Gilles Lacombe, Parc Strathcona, techniques mixtes sur papier Fabriano, 16″ x 20″, 2019.

The Artists

Born in Québec, Michèle Matteau has lived in Ottawa since 1985. Poet, novelist, short-story writer and playwright, she has published a dozen works of fiction, all nominated for various awards. She has been the winner of the Ottawa Book Award, the Dumitriu van Sanaen Award, and twice the Trillium Award. 

(photo by: JG Martin)

An Ottawa native, Gilles Lacombe is a poet and visual artist who flees from winter’s rigors in favor of Mexico’s raspy gentleness.       

Éric Charlebois is an entrepreneur in content copywriting, translation, literary translation, copyediting, proofreading, content cohesiveness and entrepreneurial-based learning.

He has published more than ten collections of poetry and vividly works at developing and implementing weaving strategies and processes to unite arts, business and economic-based research and development. Everything started in Ottawa-Gatineau, at two separate periods, to come back to these hevea-like roots; what goes around comes about. 

(photo by: Valérie Lessard)